Eleusis contre le Pirée : la Grèce au cœur du bras de fer sino-américain

EUROPE

Thomas Dos Remedios

12/28/20257 min temps de lecture

LE RETOUR DES PORTS AU CENTRE DU JEU GÉOPOLITIQUE MÉDITERRANÉEN

Pendant plusieurs décennies, les ports européens ont été pensés presque exclusivement comme des outils de développement économique, intégrés à une mondialisation supposée fluide, apolitique et fondamentalement bénéfique. Cette lecture a progressivement volé en éclats. La pandémie de Covid-19, les tensions commerciales sino-américaines, la guerre en Ukraine et les crises énergétiques ont fait apparaître une réalité plus brutale : les infrastructures qui organisent les flux sont aussi celles qui structurent les rapports de force. Dans ce contexte, la Méditerranée orientale a retrouvé une centralité stratégique qu’elle n’avait plus connue depuis la guerre froide.

La Grèce, longtemps considérée comme une périphérie fragilisée de l’Union européenne, se retrouve aujourd’hui au cœur de cette recomposition. Sa position géographique, au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient, des Balkans et de la mer Noire, en fait un espace de transit incontournable pour les marchandises, l’énergie et les flux militaires. Les ports grecs, et en particulier ceux situés autour d’Athènes, ne sont plus seulement des infrastructures nationales : ils sont devenus des points nodaux de réseaux globaux, observés et convoités par les grandes puissances.

L’extension du chantier naval d’Eleusis, validée par le Parlement grec à l’automne, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Présentée comme un projet industriel et social, elle révèle en réalité une transformation plus profonde de la place de la Grèce dans l’économie politique internationale, où la distinction entre investissement, sécurité et influence devient de plus en plus floue.

ELEUSIS, DE LA PÉRIPHÉRIE INDUSTRIELLE À LA PLATEFORME STRATÉGIQUE

Eleusis est longtemps restée à l’écart des grands récits de la mondialisation. Ville industrielle marquée par la pollution, la désindustrialisation et la crise sociale, elle symbolisait les limites du modèle économique grec avant et après la crise de la dette. Son chantier naval, autrefois un pilier de l’économie locale, s’était progressivement enfoncé dans les difficultés financières, jusqu’à devenir un actif en déshérence. Son rachat par le groupe américain Onex a d’abord été présenté comme une opération de sauvetage industriel, susceptible de recréer de l’emploi et de redynamiser un territoire marginalisé.

Mais le soutien accordé en 2023 par une agence publique américaine, à hauteur de 125 millions de dollars, a modifié la lecture du projet. L’intervention directe de Washington, par l’intermédiaire d’un instrument de financement étroitement lié à la politique étrangère américaine, a donné à Eleusis une portée qui dépasse largement le cadre local. Ce type d’engagement public n’est mobilisé que lorsque des intérêts stratégiques sont en jeu. Eleusis devient alors un point d’ancrage, un investissement pensé sur le temps long, dans un espace maritime jugé sensible.

Le vote du Parlement grec, autorisant l’extension du site et la diversification de ses activités, confirme cette évolution. En intégrant des fonctions logistiques, énergétiques et liées à la défense, Eleusis change de statut. Il ne s’agit plus simplement de produire ou de réparer des navires, mais d’inscrire le port dans une architecture plus large de circulation des flux. Sa localisation renforce cette logique. La proximité d’un aéroport militaire, de grands axes routiers et ferroviaires et de centres logistiques régionaux permet d’envisager une utilisation flexible du site, capable de s’adapter rapidement aux besoins civils comme militaires.

Dans un environnement international marqué par l’incertitude et la fragmentation des chaînes d’approvisionnement, cette polyvalence constitue un atout majeur. Eleusis apparaît ainsi comme une réponse discrète à un problème central : comment réduire la dépendance à un nombre limité de points d’entrée, sans remettre en cause brutalement les équilibres existants.

LE PIRÉE, SYMBOLE D'UNE MONDIALISATION DÉSORMAIS CONTESTÉE

À quelques kilomètres d’Eleusis, le port du Pirée incarne une autre trajectoire, celle d’une mondialisation assumée, rapide et profondément transformante. Depuis l’entrée de COSCO au capital du port en 2016, le site a connu une mutation spectaculaire. Les investissements chinois ont modernisé les infrastructures, augmenté la capacité de traitement des conteneurs et intégré le Pirée aux grandes routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe. En quelques années, le port est devenu l’un des plus importants du continent, dépassant de nombreux hubs historiques. Pour la Chine, le Pirée représente bien plus qu’un succès économique. Il constitue une tête de pont européenne, un point d’accès privilégié permettant de raccourcir les délais logistiques et de sécuriser les exportations vers le marché européen. La concession de long terme, courant jusqu’en 2052, inscrit cette présence dans une temporalité stratégique, fondée sur la stabilité et la continuité. À travers le Pirée, Pékin ne se contente pas de commercer : elle s’insère durablement dans les structures matérielles de l’économie européenne.

Cette réussite, longtemps saluée comme un exemple de coopération gagnant-gagnant, est aujourd’hui relue à l’aune des nouvelles tensions internationales. Le contrôle d’une infrastructure critique par une entreprise publique étrangère suscite désormais des interrogations sur la souveraineté, la sécurité et la capacité de décision à long terme. Le Pirée apparaît moins comme un simple moteur de croissance que comme un point de concentration des dépendances, susceptible d’exposer la Grèce — et, au-delà, l’Union européenne — à des formes d’influence indirectes.

UNE RIVALITÉ QUI S'AFFICHE DE PLUS EN PLUS OUVERTEMENT

Ce changement de perception s’est récemment traduit par une montée en tension diplomatique. Les prises de position publiques de responsables américains critiquant la présence chinoise au Pirée ont marqué une rupture avec une forme de prudence antérieure. En dénonçant le contrôle chinois d’une infrastructure jugée stratégique, Washington a clairement indiqué que le dossier grec s’inscrivait désormais dans une confrontation plus large avec Pékin. La réaction chinoise, dénonçant une ingérence et appelant à préserver le caractère économique du port, montre à quel point la frontière entre économie et géopolitique est devenue poreuse. Ce qui était hier présenté comme un investissement commercial est aujourd’hui perçu comme un enjeu de sécurité. La Grèce se retrouve ainsi au centre d’un échange de signaux entre deux puissances qui cherchent à imposer leur lecture du monde.

Face à cette pression croissante, Athènes adopte une posture prudente. Le gouvernement grec insiste sur le respect des accords conclus avec la Chine, tout en soulignant la possibilité de développer d’autres ports avec des partenaires occidentaux. Cette stratégie vise à éviter un alignement exclusif et à préserver une marge de manœuvre dans un environnement de plus en plus polarisé. Elle reflète aussi une réalité structurelle : pour un État de taille moyenne, la multiplication des options est souvent la seule manière de limiter les coûts d’une rivalité entre grandes puissances.

PORTS, ÉNERGIE ET SÉCURITÉ : LA RECOMPOSITION DU RÔLE GREC

Eleusis n’est pas un cas isolé. L’intérêt américain pour d’autres ports grecs, notamment Alexandroupoli, révèle une approche plus globale liant logistique, énergie et sécurité régionale. Situé près de la mer Noire, Alexandroupoli s’est imposé comme un point de passage stratégique pour les forces de l’OTAN et comme un hub énergétique grâce à son terminal de gaz naturel liquéfié. Dans le contexte de la guerre en Ukraine et de la volonté occidentale de réduire la dépendance au gaz russe, ce port a acquis une importance nouvelle. À travers ces infrastructures, la Grèce se transforme progressivement en plateforme régionale, à la fois énergétique et logistique. Cette évolution renforce son poids stratégique, mais l’expose aussi davantage aux tensions internationales. Les ports grecs deviennent des espaces où se croisent intérêts commerciaux, impératifs sécuritaires et logiques d’influence. Ils ne sont plus seulement des outils de développement national, mais des éléments clés de dispositifs régionaux et transatlantiques.

LE CONTRÔLE DES FLUX COMME NOUVEL ENJEU DE SOUVERAINETÉ

Dans ce contexte, la question du contrôle des flux prend une importance croissante. Les révélations sur des réseaux d’importation frauduleuse, les inquiétudes liées à l’espionnage industriel et les débats européens sur la sécurité économique ont contribué à transformer la perception des ports. Ceux-ci apparaissent désormais comme des espaces de vulnérabilité autant que de prospérité. La coexistence de ports aux fonctions différenciées, comme le Pirée et Eleusis, peut être interprétée comme une tentative de mieux gérer ces vulnérabilités. Là où le Pirée demeure un hub commercial de masse, Eleusis pourrait accueillir des activités plus sensibles, moins exposées aux risques politiques et sécuritaires. Cette segmentation traduit une volonté de reprendre un certain contrôle sur les interdépendances, sans rompre avec la logique des échanges internationaux.

ELEUSIS, RÉVÉLATEUR D'UN MONDE GOUVERNÉ PAR LES RÉSEAUX

L’extension du chantier naval d’Eleusis dépasse largement le cadre d’un projet industriel local. Elle révèle une transformation profonde de la manière dont la puissance s’exerce au XXIᵉ siècle. Dans un monde structuré par des réseaux, la capacité à contrôler, diversifier et sécuriser les points d’accès devient un enjeu central. Les ports, longtemps relégués au second plan des analyses géopolitiques, apparaissent aujourd’hui comme des leviers silencieux mais décisifs de la rivalité entre grandes puissances. Pour la Grèce, cette centralité retrouvée est ambivalente. Elle offre des opportunités économiques et diplomatiques, mais impose aussi des contraintes nouvelles. En devenant un carrefour stratégique, le pays s’expose aux pressions, aux attentes et aux rivalités de partenaires parfois antagonistes. Eleusis, loin d’être un simple chantier naval modernisé, incarne ainsi un monde où la politique de puissance se joue moins dans les discours que dans l’organisation concrète des infrastructures et des flux qui les traversent.

Thomas Dos Remedios, pour SPECTIO

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